La croissance économique que les pays développés ont connue ces dernières décennies a été essentiellement motivée par l’appât du gain. Cette course au profit s’est notamment manifestée à travers le versement de rentes élevées à quelques acteurs économiques, dont une partie conséquente est concentrée dans le secteur financier. Seulement, ce modèle de croissance économique nuit au développement durable (notamment dans son pilier social) puisqu’il a pour effet, en exerçant de fortes pressions sur la classe moyenne, de démotiver et démobiliser la majorité des acteurs économiques de ce que l’auteur appelle la « nouvelle croissance ».
Cet article de Jean-Michel Charpin, Inspecteur général des Finances et membre du Conseil d’orientation des retraites, paru dans le magazine « Enjeux » des Echos de Juillet-Août 2010, à la fois analyse les dangers que le modèle économique actuel basé sur la rentabilité fait peser sur la croissance économique et le développement durable des pays développés, et propose une perspective d’évolution qui pourrait permettre enfin de concilier sainement croissance économique et développement durable.
Redonner du sens aux valeurs de progrès
Pour motiver et mobiliser ses acteurs économiques, les pays développés doivent mettre en Å“uvre de nouvelles régulations et en finir avec les rentes. Au cours des trente dernières années, c’est l’appât du gain qui a fourni la motivation principale des acteurs. Les pays émergents se sont mis en mouvement, des entrepreneurs s’y sont révélés et une classe moyenne nombreuse s’y est développée. Dans les pays développés, le délitement des régulations a conduit à l’escalade des marges du secteur financier, créant de fortes tensions sur le partage des revenus. La classe moyenne a vu ses revenus stagner. Ulcérée par l’envolée des hauts revenus, ponctionnée dans certains pays pour financer les mesures destinées aux plus défavorisés, déçue par son incapacité à améliorer son sort, elle en a conçu une forte amertume. L’adhésion aux valeurs de progrès, la confiance dans les institutions, le dynamisme économique en ont été affectés.
Dans les années qui viennent, les tensions sur le partage des revenus vont probablement s’accroître. D’abord, il faut prendre en compte les dettes héritées de la crise récente. Elles sont considérables et, comme l’a montré l’épisode grec, elles ont mis pour longtemps les créanciers en position de force. Ensuite, malgré les réformes opérées depuis vingt-cinq ans, le coût du vieillissement est loin d’être provisionné. Enfin, il est probable que la politique climatique va exercer une ponction significative sur le pouvoir d’achat.
Le seul énoncé de ces sources de tension fait apparaître leur caractère générationnel. Les acteurs de la nouvelle croissance rechigneront à affecter le fruit de leurs efforts au seul bénéfice de la génération précédente et des générations suivantes. Comment, dans ces conditions, sera-t-il possible de motiver et de récompenser les créateurs, les entrepreneurs et les travailleurs ?
Pour dégager des marges, il sera nécessaire de lutter contre les rentes de toute nature. De nouvelles régulations publiques devront être mises en Å“uvre. Le renchérissement inévitable et même souhaitable de certaines matières premières ne devra plus se traduire par des rentes accaparées. Le secteur financier devra supporter la totalité de ses coûts, y compris ceux qui résultent des risques qu’il suscite ou amplifie. L’allocation des ressources devra être améliorée, la concurrence renforcée, les monopoles contestés, les administrations réformées et allégées. La politique climatique ne devra pas s’affranchir de la rationalité économique. Quant à la fiscalité, actuellement grignotée par la concurrence fiscale, elle va devoir retrouver un rôle dans la répartition des charges publiques.
La poursuite du dynamisme des pays émergents et son extension à de nouveaux pays conditionnent aussi la nouvelle croissance. En permettant à de nouvelles catégories de population de bénéficier de plus de liberté d’initiative, d’un accès à la formation et au crédit, de conditions équitables de concurrence, on libère de formidables potentialités de développement. Elles tirent la croissance mondiale et il est vital que ce mouvement s’amplifie dans le futur.
Au fond, c’est en trouvant les moyens de redonner sens au progrès qu’on arrivera à mobiliser les acteurs en faveur de la nouvelle croissance.
Jean-Michel Charpin
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